Al Gore – Biographie d’un grand homme d’état et d’affaires
Al GORE : Un grand homme d’état et d’affaires : un engagement original
« Une fois n’est pas coutume », nous présentons la biographie d’un baptiste pour qui l’engagement chrétien n’est pas le plus déterminant de son activité, sinon de sa vie ; en tous cas ce n’est pas à travers et par lui qu’il s’est fait connaître principalement. Personnalité éminente, esprit d’une richesse foisonnante en même temps qu’homme d’action qui, après avoir marqué de son empreinte la présidence de Bill Clinton de 1993 à 2001, et être arrivé jusqu’au seuil de la Maison Blanche en novembre 2000, reste un acteur de tout premier plan, en particulier (mais pas seulement), par son engagement contre le réchauffement climatique qui lui a valu en 2007 le prix Nobel de la Paix, il fut et demeure un des grands de ce monde.
Pourtant, parvenu presque au sommet , ce pur modèle de ce qu’Harvard a pu produire de plus brillant se désintéresse de la conquête du pouvoir jusqu’à représenter, par un militantisme où on a voulu voir de la naïveté, la figure paradoxale d’un Don Quichotte égaré dans une Amérique en voie de céder au trumpisme. Il nous paraît intéressant d’examiner comment les convictions baptistes incontestables d’un tel homme infusent les grandes lignes, sinon le détail, d’une action, d’une politique, des décisions d’un grand homme d’état et d’affaires non-conventionnel, parfois à contre-courant de son époque. Incontestablement, il tranche avec l’image que donnent dans l’ensemble les baptistes, et plus généralement les évangéliques américains : il n’est pas indifférent d’examiner aussi un contre-modèle tel que lui, ne fût-ce que pour illustrer la diversité du mouvement baptiste.
Albert Arnold Gore Jr est né le 31 mars 1948 à Washington D.C.
Jeunesse :
Il est le second enfant, fils du Sénateur du Tennessee, Albert Arnold Gore Sr (de 1952 à 1970). Les Gore descendent d’immigrants irlando-écossais qui s’établirent d’abord en Virginie au milieu du XVII° siècle avant de se fixer au Tennessee à la suite de la guerre d’Indépendance. Il passe son enfance en famille à Washington durant l’année scolaire, et travaille à la ferme familiale pendant les mois d’été à Carthage (Tennessee). Son père le prépare dès l’enfance à exercer la « fonction suprême ».
Il fait ses études secondaires au prestigieux collège St Albans, et la dernière année fait la connaissance de Mary Elizabeth Aitcheson (qu’il épousera en 1970), avant d’intégrer Harvard. C’est un lecteur acharné qui se passionne pour les théories scientifiques et mathématiques, mais il oriente ses études plutôt vers les matières littéraires où il est plus à l’aise. Etudiant assez peu assidu les premières années (il se passionne plutôt pour le football et le billard !), le surdoué se révèle assez tardivement en lui. Il obtient le diplôme de « Bachelor of Art » en 1969.
Bien qu’opposé (à la suite de son père) à la guerre du Viêt Nam, il s’engage dans l’armée le 7 août de la même année : il est envoyé au Viêt Nam comme journaliste des armées.
A son retour, il poursuit dans le journalisme au Tennesseean. En même temps, il s’inscrit à des cours de théologie, et fait des études de droit.
Représentant puis sénateur (1976 – 1992) :
Interrompant ses études de droit, il entame sa carrière politique en 1976. Il se présente comme candidat à la Chambre des Représentants pour le Tennessee. Il bat le sortant Stanley Rogers aux Primaires démocrates, et est élu sans opposant au Congrès, puis réélu en 78, 80 et 81 avec de confortables avances.
En 1984, il brigue le poste de sénateur laissé libre par le retrait du chef de la majorité au Sénat, le républicain Howard Baker, et bat très largement son adversaire Victor Ashe.
A la Chambre des Représentants comme au Sénat, il s’est fait remarquer par sa compétence, ses connaissances très pointues dans certains domaines très précis : les questions de défense, les nouvelles technologies et l’environnement. Démocrate élu dans un état du Sud, il est alors relativement conservateur dans les questions sociétales, marquant par exemple son opposition au droit à l’avortement.
En 1988, il se présente aux primaires démocrates : malgré une belle performance il est finalement battu par Michael Dukakis, lui-même finalement battu par le sortant George W. Bush (le père).
Mais en 1989, le très grave accident d’automobile dont est victime son fils Albert III conduit Al Gore à prendre du recul par rapport à la politique : il refuse de se présenter aux Primaires démocrates de 1992.
Peine perdue, les événements lui dénient ce droit de retrait : il est choisi comme colistier par le candidat démocrate désigné pour l’élection de 1992, Bill Clinton. Dans le sillage de celui-ci, il est élu le 3 novembre 45° vice-président des Etats-Unis. De la même façon, il est réélu en 1996.
Vice-président (1993 – 2001) :
A la différence de la coutume qui n’accorde aux vice-présidents qu’un rôle minime et effacé, Al Gore a été l’un des vice-présidents les plus actifs et les plus influents de l’histoire des Etats-Unis. Bill Clinton s’est appuyé sur lui comme sur l’un de ses principaux collaborateurs, lui confiant des missions de première importance.
Une des principales réformes dues à Al Gore est celle de l’Etat, avec le National Performance Review, qui visait à la simplification et à la réduction des codes administratifs, ainsi qu’à la lutte contre la fraude au sein de l’administration fédérale.
Il théorise le développement prépondérant de l’information : c’est lui qui promeut l’expression Information Highways (autoroutes de l’information), comparant leur importance pour le commerce à celles des chemins de fer ou des transports routiers à d’autres époques.
Au début de la présidence Clinton, Internet existait déjà depuis plus de dix ans, mais il restait cantonné aux universités ainsi qu’aux fournisseurs militaires. C’est à l’initiative d’Al Gore que celui-ci atteint directement le grand public et le commerce de détail, devenant ce que nous connaissons, et faisant passer au second plan les réseaux privés. Poursuivant dans ce sens, il œuvre au développement d’Internet, par le biais de programmes dans les écoles et dans les bibliothèques.
Al Gore contribue aussi fortement à l’adoption par la Chambre des Représentants de l’accord de libre-échange entre les Etats-Unis et ses voisins du continent Nord connu sous le sigle « ALENA » ; notamment il convainc l’opinion lors d’un célèbre débat télévisé contre Ross Perrot en 1993, poussant les Représentants à adopter la loi.
Intéressé par l’environnement et sa protection, il prend diverses mesures contre le réchauffement climatique, la déforestation et la réduction des émissions de gaz à effet de serre affectant la couche d’ozone, et lors de la signature du protocole de Kyoto (en décembre 1997), il se prononce pour la signature des Etats-Unis. Et en effet les Etats-Unis signent l’accord, mais il ne sera jamais ratifié…
Candidat à la présidence en 2000 :
En 1999, Al Gore annonce sa candidature à l’élection présidentielle. Après avoir facilement battu son principal adversaire lors de la Primaire démocrate (une ancienne vedette du basket ball), il est distancé dans les sondages par son adversaire républicain George Walker Bush (le fils) alors que tous lui prédisaient une victoire facile. Le choix comme colistier lors de la Convention Démocrate de Joseph Liebermann et une campagne orientée plus à gauche le remettent dans la course.
Le 7 novembre, Al Gore obtient au niveau national une majorité de suffrages, une avance sur son adversaire de 550 000 voix, mais le système des grands électeurs rend la Floride indispensable à la victoire d’un des deux candidats. Or c’est le frère même de George W Bush, Jeb, qui est gouverneur de cet état, et il obtient, sur six millions de voix, un avantage infime (537 voix !), mais avantage tout de même, sur Al Gore.
Après un mois de décomptes incertains, la Cour Suprême des Etats-Unis ordonne la fin des vérifications, décidant de fait l’élection de George W. Bush à la présidence.
De la politique au militantisme : A contre-courant aux Etats-Unis :
Après avoir soutenu George W. Bush lors des attaques du 11 septembre 2001, il prend très vite ses distances avec l’administration républicaine, avec laquelle il est en profond désaccord.
En novembre 2002, contre la majorité de son parti, il déclare son opposition à la guerre contre l’Irak voulue par George W. Bush qui éclatera en mars 2003. Il s’oppose par ailleurs à la politique économique menée par lui.
Voté par le Congrès en 2001 dans l’émotion causée par les attentats du 11 septembre, l’USA PATRIOT Act pour renforcer la lutte contre le terrorisme présentait les caractères d’une loi d’exception à portée strictement limitée dans le temps (4 ans) pour faire face à une situation d’urgence. En juillet 2005, l’administration Bush entend en pérenniser la plupart des dispositions. Al Gore dénonce –sans succès – les privations de liberté contenues dans la loi.
En décembre 2002, il annonce qu’il ne sera pas candidat contre George W. Bush le 2 novembre 2004 malgré les sondages favorables. Il mène pourtant campagne, sans succès, pour Howard Dean d’abord, puis pour John Kerry.
En 2005, il est cofondateur et président de la chaîne télévisée américaine Current TV, destinée à un public jeune et internaute – qu’il revendra en 2012 à Al Jazeera pour 400 millions de dollars.
Al Gore appartient par ailleurs au comité de direction d’Apple, et il sert comme conseiller officieux au moteur de recherche internet Google.
Prix Nobel de la Paix 2007 :
Al Gore est l’acteur principal (l’orateur) du documentaire An Inconvenient Truth (Une Vérité qui dérange). Présenté dans divers Festivals notamment celui de Cannes en 2006, ce film montre les effets dramatiques du réchauffement climatique sur la planète. Il remporte un grand succès public pendant l’été 2006 et sera récompensé de 2 Oscars. Al Gore est du reste venu en personne le présenter à sa sortie à Paris.
Son activité en faveur de la lutte contre le réchauffement climatique a valu à Al Gore le prix Nobel de la paix en 2007. Il verse l’intégralité du montant de son prix à sa fondation, l’ACP (Alliance pour la Protection du Climat).
En 2009, il renoue avec Bill Clinton avec qui il avait pris quelques distances depuis 8 ans : Clinton obtient la libération de deux journalistes féminines détenues comme otages par la Corée du Nord. Or ces deux femmes étaient des employées de la chaîne Current TV ayant appartenu à Gore.
Al Gore homme d’affaires :
Al Gore est cofondateur et le Directeur Général (Chairman) de Generation Investment Management LPP, fonds d’investissement dans l’économie durable (fondé en 2004).
Sur le plan personnel, il se sépare en 2010 de sa femme Mary Elizabeth (elle lui avait donné 4 enfants).
Il s’est lancé également dans le négoce de certificats d’émissions de CO2.
A noter enfin, il est membre du conseil d’administration d’Apple, important actionnaire et conseiller de Google, et, comme nous l’avons vu, cocréateur et, jusqu’à sa revente, directeur de Current TV.
[En mai 2018, conséquence politique lointaine de sa vice-présidence, Al Gore est intégré à un comité du Gouvernement Indien chargé de coordonner les célébrations, tout au long de l’année depuis le 2 octobre 2019, du cent-cinquantième anniversaire de la naissance du Mahatma Gandhi.]
L’inspiration politique d’Al Gore :
La grande majorité des évangéliques – dont les baptistes – américains déterminent leur positionnement politique à partir de considérations non-spécifiquement politiques. « Notre cité à nous est dans les cieux », est-il écrit (Epître aux Philippiens 3 : 20) : les problèmes qui affectent notre cité terrestre sont secondaires par rapport à celui qui est selon eux à la source de tous, le niveau de la moralité (en fait l’abaissement de ce niveau). D’où l’importance primordiale accordée aux questions qui affectent la moralité familiale, aux questions sociétales comme la permissivité à l’égard de l’avortement ou de l’homosexualité et des sexualités déviantes. Ils se reconnaissent dans le parti républicain.
Baptiste d’un état du sud, de la « Bible Belt », bastion traditionnel des évangéliques et baptistes, Al Gore est lui une figure démocrate. C’est une affaire de famille : son sénateur de père l’était déjà. Surtout, dès l’enfance, celui-ci a préparé son fils à exercer un jour la fonction suprême. Il n’est donc pas étonnant que le positionnement de ce fils de politicien voué dès la naissance à la politique découle plutôt d’une réflexion proprement politique.
A-t-il fait une expérience personnelle de rencontre avec Dieu, a-t-il eu un recours engageant son être entier au salut en Jésus-Christ ? Mes sources ne me permettent pas d’en juger. Il faut noter qu’il suit, parallèlement à ses études de droit, des études de théologie destinées aux laïcs, ce qui dénote un intérêt, un questionnement du moins, qui montre que son appartenance au baptisme va au-delà de l’adhésion sociologique. En tout état de cause, la réflexion et la pratique politique d’Al Gore sont bien ceux d’un esprit marqué par une formation baptiste.
Une première piste à examiner est le rapport d’Al Gore à sa propre carrière. Et l’on constate que, s’il suit consciencieusement la tradition familiale et se prête au jeu des campagnes d’élections, avec brio et souvent avec succès (mais certaines sont « faciles », simples réélections ou cas d’absence de compétiteur), la politique proprement politicienne ne semble guère l’intéresser. Le pouvoir pour le pouvoir n’est pas ce qui le motive. Dès ses débuts et avant même son entrée en politique, son engagement à l’égard de la guerre du Viêt Nam dénote un certain sérieux, un sens des responsabilités qui lui fait choisir ce qui lui paraît juste aux dépens de ses intérêts, et même si cela va à l’encontre de ses opinions. Dans sa décision de s’engager dans l’armée entre le souci de ne pas nuire à la réélection de son père, mais surtout il considère que son abstention équivaudrait à condamner à affronter cette guerre, à sa place, un autre jeune moins favorisé, et donc plus exposé que lui. Et les vicissitudes de sa vie favorisent, accentuent ce détachement par rapport à la conquête du pouvoir. En 1989, nous l’avons vu, le tragique accident d’automobile dont est victime son fils le conduit à refuser de se présenter aux élections présidentielles de 1992. Ce n’est pas le moindre paradoxe de son parcours que son succès électoral le plus décisif, celui qui le conduit à la vice-présidence des Etats-Unis en cette année 1992 soit entièrement imputable au choix de lui que fait alors Bill Clinton comme colistier. Il est inutile d’insister sur sa déconvenue aux présidentielles de 2000 contre George W. Bush – en ce cas l’enjeu était trop énorme pour le dissuader de tenter – en vain – de faire valoir les voix de ses électeurs. Mais à nouveau en décembre 2002 il fait fi des sondages favorables et refuse de se lancer dans la course présidentielle pour novembre 2004, où il s’agirait d’affronter son adversaire George W Bush. Et nous avons vu qu’il fait pourtant campagne, pour un candidat qui porte un projet proche du sien, puis pour le candidat désigné par son parti. Je pense qu’on ne saurait dénier à Al Gore le fait d’être un homme honnête, et de conviction.
Un second point est son rapport à la guerre. D’importance majeure à ce sujet est son opposition de jeunesse (il a alors 21 ans) à la guerre du Viêt Nam. Elle est généralement partagée par toute sa génération d’étudiants. Mais lui ne se satisfait pas de manifestations bruyantes et souvent désordonnées, pour lesquelles il n’éprouve guère de sympathie. Son souci n’est pas d’échapper à des obligations qu’il a en aversion : au contraire il refuse de se dérober, de prêter ainsi au reproche de lâcheté. Plutôt que de l’éluder, il prend le problème à bras-le-corps. Comme journaliste aux armées, il aura l’occasion de se faire du moins une opinion documentée. Pressent-il alors que cette question des guerres asymétriques contre un adversaire insaisissable, par-delà l’échec ô combien cuisant du Viêt Nam continuera d’empoisonner la politique américaine bien au-delà de la guerre froide qui avait obsédé la génération précédente, et est alors en voie d’achèvement ? Le cas du Viêt Nam démontre qu’à la différence de l’idéologie communiste qui s’acclimate volontiers dans des cultures qui lui sont totalement étrangères, l’exportation du modèle démocratique rencontre des résistances pratiquement insurmontables dans de nombreux pays notamment en Asie et dans le monde musulman, et que les tentatives dans ce sens sont souvent gravement contre-productives. De toutes les guerres de ce type engagées depuis par les Etats-Unis dans cette perspective, (je réserve mon appréciation quant à l’expédition punitive lancée contre Ben Laden à la suite de l’attentat du 11 septembre 2001 : j’ignore la position que prit alors Al Gore), la seule qu’il approuva fut la guerre du Golfe lancée par George H W Bush contre Saddam Hussein en 1991. Pour Al Gore, le génocide lancé en 1988 par le régime irakien contre sa propre population kurde, avec des bombardements aux armes chimiques, justifiait une telle intervention. George H W Bush eut la sagesse de mettre fin au conflit avant l’écroulement du régime de Saddam Hussein, mais à la faveur des combats les Kurdes y ont gagné une autonomie de fait, une voie vers l’autonomie de droit acquise par eux en 2005. Nous avons vu qu’Al Gore fut seul au Parti Démocrate à dénoncer en novembre 2002 la guerre d’Irak voulue par George W Bush, soutenue par les leaders de son parti tandis que d’autres, réservés ou hostiles, se taisaient. Il est de surcroît attentif au danger de restriction des libertés publiques dont la lutte contre le terrorisme peut fournir le prétexte et en dénonce les atteintes contenues dans l’USA PATRIOT Act.
Sur ce point précis du rapport à la guerre, il serait certes hasardeux de prétendre que l’inspiration et un raisonnement spécifiquement chrétien aient primé dans l’esprit d’Al Gore. Il faut cependant lui reconnaître rétrospectivement une lucidité particulière et une grande sagesse politique qui sont à porter à son actif, et on peut voir aussi que des motivations humanistes, voire humanitaires, sous-tendent tout cela.
Les thèmes les plus originaux sur lesquels la politique d’Al Gore a imprimé sa marque, sont aussi les domaines fort pointus qu’il a particulièrement explorés : les traités de limitation des armements nucléaires, les nouvelles technologies et singulièrement celles de l’information, l’organisation de l’état et la gouvernance, la promotion de la mondialisation et du libre-échange, l’environnement et la lutte contre le réchauffement climatique. En cela il me semble tout à fait représentatif de l’esprit des dirigeants de la génération qui a succédé à l’effondrement du communisme en 1989. C’était semblait-il la fin de l’histoire, qui faisait souffler sur l’occident et en particulier les Etats-Unis un vent d’optimisme sans limites propre à balayer toutes les remises en question, et dont seules les crises qui lui ont succédé ont révélé la naïveté. Alors seul paraissait triompher le capitalisme ultra-libéral, et le seul problème était d’organiser la mondialisation en s’appuyant sur les nouvelles technologies, et d’accueillir toute cette prospérité qui ne manquerait pas d’advenir pour peu qu’on abattît ce qui restreignait les lois du marché.
Les chefs conservateurs du camp adverse républicain partageaient le même optimisme, avec semble-t-il encore moins d’esprit critique, une fureur d’affaiblir l’état, et une dangereuse brutalité dans leur croisade pour promouvoir la démocratie. Face à eux, Al Gore se laisse souvent emporter par l’enthousiasme scientiste, mais il a le mérite d’un certain degré de lucidité, notamment par la prise de conscience des enjeux climatiques. Et quand il déclare qu’il faut mettre les mécanismes de l’économie de marché au service des questions environnementales, on sent poindre une prise de conscience qui puise des racines dans la Bible.
Il est peut-être moins perspicace dans son enthousiasme pour internet. En tant que baptiste, il est homme à être séduit par la notion de réseau, modèle d’organisation qui semble bien proche de celui voulu par Paul pour l’Eglise à l’aube du christianisme. Les Evangéliques sont méfiants, à raison je pense, à l’égard de toute concentration mondiale du pouvoir, se référant aux prophéties de l’apocalypse concernant l’Antéchrist, ou dans le livre de Daniel à la vision qu’a Nebucadnetsar d’une statue gigantesque synthétisant les pouvoirs impériaux de l’histoire. Al Gore a pu penser à internet comme à un outil tendant essentiellement, de manière rassurante, à disperser et démultiplier, ou à mettre en relation, pouvoirs et centres de décision, et donc à déconcentrer. L’importance d’Internet, dans la popularisation duquel Al Gore a joué un rôle si déterminant comme nous l’avons vu, est telle qu’on n’imagine plus notre monde sans lui : s’il a été aussi massivement et rapidement adopté, c’est bien en raison des immenses et indéniables bienfaits qu’il a apportés.
Mais aujourd’hui on est bien revenu de cette adhésion universelle et frénétique, et on n’en finit pas d’instruire le procès d’internet : son rôle dans la dématérialisation et la financiarisation subséquente de l’économie, l’existence d’un dark net qui facilite et met hors d’atteinte des poursuites les trafics les plus louches et les plus criminels, la banalisation et la mise à la portée de tous de la porno- et de la pédopornographie, les réseaux sociaux non ou mal contrôlés qui répandent les pires abjections, le pouvoir de manipulation sous pseudonymes qu’il peut mettre entre de mauvaises mains, l’immense pouvoir occulte qu’il met aux mains des dirigeants des plates-formes et de ceux qui manipulent les algorithmes qui règlent leur fonctionnement par l’utilisation abusive des données personnelles collectées : et on n’est pas au bout de la liste loin s’en faut. On a beau jeu de dire que toute médaille a son revers, argumenter que les évidences d’aujourd’hui n’étaient pas nécessairement prévisibles à l’origine, que les défauts et abus apparus sont susceptibles d’être corrigés si on s’en donne les moyens, et qu’on l’a fait en partie : on est tenté de reprocher à Al Gore, par ailleurs si perspicace et lucide, d’avoir imprudemment ouvert la boîte de Pandore. A cet égard, sa position dans les instances dirigeantes de Google par exemple interpelle quelque peu.
L’inspiration de l’homme d’affaires :
Dans l’activité d’Al Gore en tant qu’homme d’affaires, on distingue un souci de moralisation, de promotion d’un fonctionnement économique qui écarte les modèles de concurrence sauvage et de pure prédation au profit d’une prise en compte de l’intérêt général et d’un développement durable. C’est ainsi qu’il fonde, non pas seul mais avec des partenaires propres à donner à son projet l’ampleur requise, Generation Investment Management LPP, fonds d’investissement à long terme dans l’économie durable, qui recueille des capitaux très importants d’investisseurs du monde entier, et en particulier de nombreux fonds de pension américains. Et l’utilité de l’entreprise paraît davantage à souligner que la performance réalisée (le fonds a drainé quelque 5 milliards de dollars à sa création en 2004 !). De même, lorsqu’il s’est agi de convertir à la lutte contre le réchauffement climatique un grand capitalisme qui n’avait aucunement ce souci dans son logiciel, avec un pragmatisme qui n’a pas toujours été bien compris mais était sans doute nécessaire, il s’est lancé dans le négoce de certificats d’émission de CO2 qui permettent d’introduire sur le marché une évaluation concrète des émissions de CO2 en tant que coût effectif à prendre en compte, même si cela a pour effet immédiat de dispenser certaines entreprises d’efforts contraignants dans la lutte pour le climat. Même souci de pragmatisme dans le développement d’Internet en instaurant des programmes d’installation dans les écoles et les bibliothèques ; et le même encore dans la création de la chaîne télévisée américaine Current TV.
L’inspiration dans la lutte pour le climat :
Avec le temps (mais les étés à la ferme du tout jeune homme le montraient déjà plus proche de la nature qu’on ne s’y attendrait de sa part, et l’intérêt pour la question est précoce chez lui), la lutte contre le réchauffement climatique est devenue le principal cheval de bataille d’Al Gore. Ce n’est certainement pas par hasard ni par le pur jeu des circonstances.
C’est assez spontanément aussi que le thème de la défense de la nature contre une humanité qui en est venue à en épuiser les ressources voire à la détruire a trouvé faveur auprès des évangéliques (au moins de ce côté-ci de l’Atlantique). On a assez caricaturé la position biblique par une interprétation tendancieuse faisant dire à Dieu : « Dominez la terre et l’assujettissez » (Genèse 1 : 28, citation approximative), comme s’il s’agissait d’instaurer un despotisme sans contrôle. Dans l’épître aux Romains, Paul écrit déjà pourtant : « La création a été soumise à la vanité… à cause de celui qui l’y a soumise » (c’est-à-dire de l’homme – Chap 8 v. 20), et encore, v. 22 « Jusqu’à ce jour, la création tout entière soupire et souffre les douleurs de l’enfantement ». Le projet divin pour l’homme en le plaçant dans l’Eden était de faire de lui non un maître absolu, mais un régisseur, un intendant responsable (Genèse 2 : 15). Et le souci d’un bon intendant est non d’épuiser la ressource, mais d’adapter la production aux possibilités de renouvellement des ressources qu’offre le territoire exploité, notamment en préservant les équilibres naturels. La réflexion d’Al Gore en la matière a clairement sa source dans la conception biblique qu’il a puisée dans sa formation baptiste.
Si l’inspiration chrétienne, baptiste n’est donc pas toujours transparente, clairement apparente dans tous les domaines abordés par Al Gore dans sa carrière riche et complexe, elle n’est pas enfouie bien profond, et se reconnaît, avec plus ou moins de netteté selon les cas, moyennant un effort d’analyse. Au chrétien contemporain, elle donne pour le moins matière à réflexion, sans doute à critique sur certains points, voire peut-être dans une certaine mesure à une source d’inspiration.
N.B. : Pour cette notice, je me suis servi de celles de Wikipédia en français, et en anglais (laquelle sans surprise est notablement plus développée).
Texte écrit par Jean-Claude MEYLAN.